.

Respecter la source : l’importance du témoin dans la couverture de l’actualité en temps réel

Les témoins sont des personnages clés dans de nombreux événements majeurs se produisant aux quatre coins du monde. Alors, pourquoi les journalistes n'ont pas plus de considération pour eux ?

Respecter la source
digitaldefection/Flickr. Certains droits réservés.

Notre époque est la meilleure pour publier sur les réseaux sociaux les situations dont nous sommes témoins. Partager en ligne des photos et des vidéos de moments de vie étranges ou merveilleux offre désormais la possibilité à un public mondial d’expérimenter des rires et des émerveillements de manière indirecte. De même, lorsque des témoins d’incidents atroces ou de situations dangereuses publient le compte-rendu de ce qu’ils ont vécu, ils aident à mettre en lumière des lieux et des événements qui par le passé semblaient à des années-lumière.

Chez Storyful, nous travaillons avec ce type de sources au quotidien. Nous recherchons sur les réseaux sociaux des témoignages relatifs à des événements et les partageons avec des organes de presse du monde entier. Pour le faire de façon efficace, nous devons faire preuve de compassion lors de la prise de contact et de la conversation avec les auteurs des publications, en gardant en tête la situation qu’ils viennent de vivre, qu’elle soit hilarante ou atroce.

Le travail des journalistes en milieu hostile est dangereux, même avec la formation et la protection spéciales souvent dispensées aux professionnels. Lorsqu’une personne rapporte les faits dont elle est témoin sans être protégée, en particulier en étant équipée d’un appareil-photo ou d’une caméra, cela peut se révéler dramatique.

Il existe de nombreux exemples tragiques, comme celui du photojournaliste Ahmed Samir Assem qui aurait filmé sa propre mort après que les forces de sécurité égyptiennes ouvrent le feu sur des manifestants devant un bâtiment de la garde républicaine au Caire en 2013. Le photojournaliste indépendant Mahmoud Abu Zied, plus connu sous le nom de Shawkan, a été détenu sans inculpation pendant près de deux ans pour avoir couvert les manifestations meurtrières de 2013 en Égypte.

Cela dit, ce type de situation n’a rien de nouveau. En 1963, Abraham Zapruder, copropriétaire d’une entreprise de fabrication de vêtements pour femmes, a filmé sans doute l’une des vidéos amateurs les plus célèbres de tous les temps : l’assassinat du président John F. Kennedy. Selon certaines sources, Abraham Zapruder est resté traumatisé par ce qu’il a vu ce jour-là pendant de nombreuses années.

A frame from Zapruder’s famous eyewitness film from the Warren Commission report

Image du film d’Abraham Zapruder tirée du rapport de la Commission Warren.

Que ce soit en tant que journalistes et/ou parmi l’audience, il est facile de ne pas penser à s’attarder sur la situation dans laquelle se trouve le témoin. Face à un contenu qui documente parfaitement un incident, il se peut, dans la hâte de publier, que nous oubliions de nous préoccuper de l’état de son auteur. Lorsque nous contactons une source sur les réseaux sociaux, nous oublions parfois de nous enquérir de sa situation avant de demander l’autorisation d’utiliser sa publication sur des plateformes d’information. Cette approche, qui peut sembler relativement froide aux personnes extérieures à notre travail, a été employée par bon nombre d’entre nous (moi y compris).

Voyez par exemple les messages envoyés à l’auteur d’une vidéo amateur qui illustre les conséquences du crash d’un avion militaire à Séville, en Espagne, le 9 mai 2015, ayant fait quatre victimes.

2-pvAKMcKnHnKihr_CeSAftw

Des journalistes tentent de contacter sur Twitter un homme qui a été témoin d’un accident d’avion mortel à Séville (Espagne), le 9 mai 2015.

Sans vous attarder sur mon faible niveau d’espagnol, dans l’exemple ci-dessus, vous remarquerez que plusieurs journalistes et moi-même avons omis de demander au témoin lors de notre premier contact s’il allait bien, permettant au moins de reconnaître le fait qu’il vient d’être témoin d’un événement tragique.

Les restrictions du nombre de caractères sur Twitter et les contraintes liées aux délais imposés par la diffusion de l’actualité pourraient en partie expliquer cela. Mais, devrions-nous réellement sacrifier la reconnaissance de la situation que vit l’auteur du témoignage pour diffuser un contenu avant les autres ? S’assurer qu’il se porte bien ne demande que quelques caractères et quelques secondes supplémentaires.

Chez Storyful, nous nous préoccupons de l’état de santé des sources et prenons généralement le temps de nous renseigner ou d’envoyer un message de suivi pour vérifier dans quelle situation il se trouve. Dans l’exemple suivant, la source a publié des images dramatiques d’une fusillade devant le quartier général de la police de Dallas en juin 2015.

3-D4H-1NIrHRd3jOMBY-vYlQ

Quelques caractères supplémentaires suffisent à poser des questions pour s’assurer que le témoin est en sécurité et à lui expliquer ses droits.

La capture d’écran suivante présente d’autres messages de prise de contact envoyés à la même personne.

4-bSKqPu58qgNR7xmaJZ5TEg

Jetez maintenant un œil à la fièvre médiatique relative aux attaques de Paris de janvier 2015, qui ont commencé par une fusillade dans les bureaux du journal satirique français Charlie Hebdo et fait une dizaine de morts. La vidéo suivante a été publiée sur Instagram, où les limites de caractères ne sont pas les mêmes que sur Twitter. Malgré cela, très peu de commentaires provenant d’agences de presse s’enquièrent de l’état dans lequel se trouve la source.

5-yhi6R13ubEdEvVJ6VcoINw

6-FszggzGhjd8PsXkpulkL2w

Bien que l’internaute de l’exemple ci-dessus semble avoir par la suite transmis les droits de sa vidéo à une agence l’ayant contacté sur Instagram, cette approche ne fonctionne pas toujours.

Prenons le cas d’Abraham Zapruder en 1963. Dans les heures ayant suivi l’assassinat de Kennedy, il s’est vu proposer des milliers de dollars pour sa vidéo par différents médias. Abraham Zapruder a choisi de la vendre au magazine Life, car, selon le Washington Post, « Life était un magazine de qualité, qu’ils acceptaient de traiter le film avec discrétion et parce qu’il avait apprécié l’homme calme et bien habillé que le magazine lui avait envoyé ».

Dans les régions du monde où la situation politique est tendue, en particulier au Moyen-Orient, dans certaines parties d’Amérique du Sud, en Chine et à l’est de l’Ukraine, j’ai découvert qu’il n’était pas forcément facile d’obtenir une autorisation de diffusion des contenus de la part de leur auteur comparé à des régions plus stables.

Lors du récent conflit ukrainien, il est souvent arrivé qu’après avoir contacté l’auteur d’une publication, je reçoive des messages m’interrogeant au sujet de mon identité, ma fiabilité et le côté de la guerre que je soutenais, du moins lorsque j’avais la chance de recevoir une réponse. Très souvent, je retournais consulter la page de l’utilisateur ultérieurement pour constater que le contenu avait été supprimé ou que la page de l’utilisateur elle-même avait été désactivée.

J’ai constaté que prendre le temps lors du premier contact de demander à la personne si elle va bien, si elle se trouve en sécurité, puis d’en dire un peu plus sur moi, d’où je viens et ce que fait Storyful exactement aide à la mettre plus à l’aise. Certains de ces échanges, au nom de la transparence, m’ont finalement permis de créer des relations à long terme avec des internautes publiant ce type de contenus, aidant Storyful à suivre les événements dans leur région.

C’est pourquoi nous vous proposons quelques bonnes pratiques pour entrer en contact avec des internautes et des personnes pouvant potentiellement devenir des sources à long terme :

Prendre contact en toute transparence

Si vous contactez une personne dans une zone instable, et que vous utilisez un traducteur en ligne, n’oubliez pas de vous présenter, de lui dire d’où vous venez et d’indiquer quelles sont les activités de votre société. Cela mettra probablement la personne plus à l’aise. Si besoin, dites à la personne que tout ce qu’elle vous communiquera pourra rester confidentiel ou anonyme.

Intéressez-vous sincèrement à sa situation personnelle.

Même si vous avez juste le temps de lui demander comment elle va ou si elle est en lieu sûr, cela fait la différence. Il ne faut en aucun cas l’encourager à prendre des risques pour réunir des informations pour vous ; sa sécurité doit être la priorité. Mark Frankel de la BBC a appelé les journalistes sur les réseaux sociaux à « cesser de crier tout le temps » et plutôt écouter, afin d’en apprendre un peu plus sur l’audience. Ce sont des conseils avisés.

Garder contact

Si la personne peut potentiellement être une source intéressante sur le long terme, gardez contact. Pensez à ne pas la contacter uniquement lorsqu’elle possède des informations ou du contenu qui vous intéressent. Prenez de nouvelles de temps en temps pour vérifier qu’elle va bien, demandez-lui ce qu’il se passe, etc.

Demander à rejoindre des groupes pertinents

Une fois la confiance établie avec un contact à long terme, demandez-lui s’il fait partie d’une communauté en ligne intéressante et s’il serait en mesure de vous y introduire.

Au cours des dernières années, avec l’aide de quelques contacts précieux, des collaborateurs de Storyful ont été présentés à d’autres journalistes, à des témoins et des groupes privés, sur divers réseaux sociaux et plateformes de messagerie privée. Cela s’est avéré incroyablement utile pour suivre des situations se déroulant dans le monde entier.

Quoi qu’il en soit, le plus important reste d’attacher l’importance nécessaire à la situation du témoin au cœur de l’événement.

Peut-être est-il en train de capturer un moment de vie personnel, mais il peut également se retrouver involontairement à écrire un pan de l’histoire par sa présence au bon endroit au bon moment (ou à l’inverse, au mauvais endroit au mauvais moment).

Si les citoyens ne partageaient pas des instants de leur quotidien en ligne, le monde occidental comprendrait-il réellement la gravité de la situation en Syrie ? Si les smartphones n’avaient pas existé, quelle aurait été la couverture médiatique des attentats de Londres du 7 juillet 2005, étant donné que les journalistes n’étaient pas en mesure d’accéder aux sites ?

Au vu de l’importance croissante du contenu généré par les utilisateurs dans la façon dont le public suit l’actualité, les journalistes doivent veiller à ne pas oublier les personnes qui rendent tout cela possible.

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *