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Guide de First Draft pour un journalisme responsable dans une ère de désordre informationnel

Voici le premier d’une nouvelle série de Guides essentiels publiés par First Draft.

Voici le premier d’une nouvelle série de Guides essentiels publiés par First Draft. Chacun de ces livres est pensé comme un point de départ pour explorer les défis du journalisme digital de notre ère: collecte d’actualités, vérification, journalisme responsable, sécurité en ligne, pubs digitales etc. Ces guides sont aussi un socle pour notre nouvelle initiative CrossCheck, qui vise à développer la collaboration entre journalistes à travers le monde. 

L’extrait suivant provient du “Guide de First Draft pour un journalisme responsable dans une ère de désordre informationnel”, écrit par Victoria Kwan, Responsable pour l’éthique et les standards chez First Draft. 

Téléchargez le guide complet: 

Qu’est-ce que le journalisme responsable dans une ère de désordre informationnel?

De nombreuses rédactions possèdent des chartes éditoriales et déontologiques qui demandent à leurs collaborateurs de rapporter la vérité, établir les faits correctement, travailler de manière indépendante et impartiale, faire preuve de transparence avec leurs sources, reconnaître leurs erreurs et les corriger rapidement.

Ces principes fondamentaux constituent toujours la base du journalisme. Toutefois, à mesure que l’audience devient hyper-connectée, les innovations technologiques multiplient les moyens de recueillir et de diffuser des informations. En réponse, les agents de la désinformation font preuve d’une inventivité croissante pour manipuler les journalistes, les réseaux sociaux et, ainsi, l’attention des médias. Par conséquent, les rédactions se trouvent confrontées à une multitude de nouveaux défis éthiques, liés spécifiquement à ce phénomène d’amplification.

Intéressons-nous aux situations suivantes :

  • Un journaliste recueille des informations pour un reportage sur un site Internet de désinformation dont un éminent politicien a fait la promotion en ligne. Le créateur du site a déclaré publiquement qu’obtenir l’attention des médias figure parmi ses objectifs. Comment le journaliste doit-il envisager la rédaction de son article ?
  • Dans le cadre de la couverture d’un événement d’actualité majeur, un journaliste repère sur Twitter le message d’un témoin oculaire. Une petite, mais néanmoins véhémente communauté commence à faire circuler des théories du complot selon lesquelles le gouvernement serait à l’origine de l’événement. Après avoir vérifié la publication et l’identité du témoin, quels autres éléments le journaliste doit-il prendre en compte avant de retweeter le message ou de l’intégrer dans un contenu ?
  • Suite à un violent attentat, un journaliste découvre que le suspect a publié des textes extrémistes sur un forum de discussion. Le journaliste doit-il publier un lien vers le texte, des captures d’écran, les deux ou ni l’un ni l’autre ?
  • Un rédacteur en chef doit rédiger le titre d’un article portant sur une vidéo altérée. Le contenu a été ralenti pour qu’un politicien paraisse malade ou en état d’ébriété. Comment formuler le titre pour éviter l’amplification de ce mensonge ?

Dans tous ces scénarios, il n’existe pas une unique façon de procéder « correctement ». Le simple fait de réaliser un reportage comporte toujours un risque d’amplification et les rédactions doivent trouver l’équilibre entre l’intérêt public et les conséquences que peut entraîner l’attention médiatique.

À l’heure où les contenus trompeurs et mensongers polluent fortement l’écosystème de l’information, travailler de façon responsable implique pour les journalistes d’avoir conscience :

  • de l’impact de leur travail sur les sources, les sujets et les lecteurs ;
  • des conséquences de ce qu’ils écrivent et partagent en ligne qui, même sans faire partie d’un article à proprement parler, possède un potentiel d’amplification ;
  • du rôle des médias dans l’écosystème pollué de l’information.

Ce guide n’est pas conçu pour fournir toutes les réponses. En revanche, il propose des questions à se poser face aux épineuses décisions que doivent prendre les journalistes dans ce monde de désordre informationnel.

Les chartes éditoriales et déontologiques contiennent généralement peu d’informations sur ces nouveaux défis. Nous vous recommandons de sélectionner certaines des questions posées dans ce guide et de les utiliser pour amorcer au sein de votre rédaction des discussions sur les bonnes pratiques à adopter pour couvrir ce type de sujets.

Traiter les contenus manipulés

L’expression « contenu manipulé » désigne un contenu original dont un élément a fait l’objet d’une modification.

Cela concerne souvent des photographies ou des vidéos. Les contenus visuels s’avèrent de puissants outils pour diffuser de la mésinformation ou de la désinformation, car les gens sont généralement plus enclins à à croire ce qu’ils voient10. En outre, les images manipulées se détectent plus difficilement que les textes qui véhiculent de la désinformation.

À titre d’exemple, en mars 2018, Teen Vogue a publié une vidéo montrant Emma González, une survivante de la fusillade du lycée de Parkland, déchirant une cible en deux12. Peu après la publication de cette vidéo, une version trafiquée a circulé où la jeune fille semble déchirer la Constitution des États-Unis.

La vidéo manipulée s’est rapidement propagée sur Gab, 4chan et Twitter.

En mai 2019, un shallow fake (défini par First Draft comme une vidéo manipulée de mauvaise qualité) déformait des images de Nancy Pelosi, présidente de la Chambre des représentants aux États-Unis, pour la faire apparaître en état d’ébriété ou malade. Cette vidéo comptabilise des millions de vues sur les réseaux sociaux. Ci-dessous, une capture d’écran de la comparaison des vidéos présentée par le Washington Post.

La mise en parallèle des vidéos s’avère utile pour informer les lecteurs d’un contenu populaire qui relève de la désinformation. Incruster du texte bien visible peut accroître l’efficacité de la déconstruction en différenciant clairement la version originale de la version manipulée.

Les lecteurs remarquent mieux les couleurs vives et les textes de grande taille lorsqu’ils parcourent rapidement un fil d’actualité sur les réseaux sociaux.

Voici quelques éléments à garder à l’esprit lorsque vous travaillez sur des contenus manipulés :

  • Au moment de décider de traiter ou non le contenu manipulé, il convient d’examiner dans quelle mesure et à quelle vitesse le contenu a été diffusé ainsi que d’évaluer la viralité et les retombées qu’il aura.
  • S’il est décidé d’inclure une vidéo manipulée dans le sujet, vous pouvez choisir d’utiliser des extraits ou des images sélectionnées au lieu d’intégrer la vidéo originale ou d’inclure un lien vers celle-ci. Dans tous les cas, il faudra alors tenir compte des droits d’auteurs.
  • Étudier la possibilité d’ajouter des visuels ou des textes sur le contenu manipulé pour informer clairement le public de la façon dont la vidéo a été altérée.
  • Quel vocabulaire employer pour décrire ce type de désinformation ? Il peut être utile d’expliquer que le contenu est « retouché », « manipulé » ou « déformé », plutôt que de le désigner comme « faux ». Cela peut prêter à confusion pour les lecteurs, surtout lorsque la désinformation s’appuie sur des photos ou des vidéos authentifiées.
  • Dans la mesure du possible, chercher à promouvoir la vérité, donc éviter de répéter ou d’amplifier des informations inexactes et d’employer un vocabulaire accusatoire dans les titres.
  • Penser à présenter le contenu manipulé dans un contexte plus large en ce qui concerne les intentions, les motivations, les menaces et les préjudices.
  • Avant de parler de mensonge, il convient d’expliquer pourquoi un contenu est faux et de fournir des preuves pour appuyer cette conclusion.
  • Prendre soin de ne pas discréditer ou de ne pas se moquer de ceux qui croient au contenu manipulé pour éviter de renforcer leurs croyances.